Lundi 11 décembre 2006
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Il n’a pas de portable. Inutile. L’ordinateur, cette magnifique invention devenue vitale pour ses contemporains, il s’en passe très
bien. Le journaliste Patrice Lestrohan, 51 ans dont seize passés au Canard Enchaîné, cultive le côté désuet qui est la marque de l’hebdomadaire satirique.
Un journal pas comme les autres, rare exemple d’indépendance et de bonne santé financière dans le paysage sinistré de la presse française. Patrice Lestrohan nous livre quelques infos sur l’énigme
du « Canard ».- À quoi reconnaît-on un journaliste du Canard enchaîné?
Pour travailler au Canard, il faut avoir un certain goût pour la dérision. Il y a des gens qui sont de formidables journalistes, mais qui ne sont pas faits pour ce journal. Il faut aimer ce ton satirique, avoir un regard critique et moqueur sur l’actualité. C’est un état d’esprit, qu’on a ou qu’on a pas.
La fausse satire de l’Evénement du Jeudi m’agaçait. C’était de la satire sous contrôle. En entrant au Canard, je savais que l’esprit était différent, que l’on pouvait se moquer franchement.
- Comment expliquer la bonne santé du journal à un moment où la presse écrite vit une crise
profonde ?
Le Canard est en effet une exception dans la presse française. C’est un journal sans publicité qui tire tous ses revenus des ventes (environ 400 000 exemplaires). Les employés – journalistes, secrétaires ou coursiers- et les fondateurs sont les seuls actionnaires, et les actions sont incessibles. Se faire racheter par un groupe de presse , c’est absurde pour un journal satirique. Si c’était Lagardère, on ne pourrait pas parler des armes, de l’édition… Il est certain que notre statut garantit une véritable indépendance financière, et donc éditoriale.
L’absence de frais généraux explique aussi la bonne santé financière : pas de reportages, pas de correspondants, pas de crédits photos… Même s’il y a beaucoup de pigistes, l’équipe permanente du journal est assez réduite : une trentaine de journalistes et neuf dessinateurs. Le Canard compte une cinquantaine d’employés en tout. Les salaires sont relativement élevés : pour ma part, je touche 41 000 francs (6000 euros environ) par mois. Mais en contrepartie, les reconversions sont souvent difficiles : quand on est journaliste au Canard, on se ferme les portes de plusieurs autres journaux.
« Les affaires sortent quand quelqu’un a intérêt à ce qu’elles sortent »
- La raison d’être du journal, c’est de révéler des affaires politiques. Où trouvez-vous ces infos ?
C’est une question récurrente. Il y a deux sources principales. D’abord, le carnet d’adresses des journalistes, permanents ou pigistes, et c’est pour cette raison que nous embauchons des gens qui ont déjà une certaine expérience. Des journalistes d’autres titres nous envoient aussi des infos qu’ils n’arrivent pas à faire passer dans leur journal.
Ensuite il y a tout ce qui vient de l’extérieur. Souvent ce sont des membres de cabinets ministériels ou d’administrations qui nous appellent. Mais aussi les « lecteurs » : à la fois de vrais lecteurs qui révèlent des infos bidons, et de faux lecteurs qui servent d’intermédiaires à des personnalités qui ne veulent pas se mouiller.
On est pas dupe : les affaires sortent quand quelqu’un a intérêt qu’elles sortent. Il ne faut pas mythifier l’investigation, qui se résume souvent à avoir de bonnes relations avec un secrétaire d’Etat.
- L’archaïsme revendiqué du journal est-il finalement un élément de son succès ?
La tradition veut que l’on ne prenne pas sa retraite au Canard. Il n’y a que deux femmes parmi les journalistes, aucun noir ou beur. On nous a parfois qualifié très justement de « club de vieux garçons » ! Mais l’équipe commence à se rajeunir et à se féminiser.
Pour ce qui est des avancées technologiques, nous nous sommes mis au fax, c’était déjà un effort. De là à faire un site Internet… Nous n’en voyons pas vraiment l’intérêt. Nous ne pouvons pas faire un site gratuit, qui nous ferait perdre de l’argent. Mais nous ne voulons pas non plus faire un site payant… On se dit que finalement, autant faire ce que l’on sait faire, un hebdomadaire satirique, sur papier.
- La fabrication du journal est quand même informatisée…
Selon moi, l’écriture à la main est plus appropriée au style court, incisif du Canard.
-Alors ce sont toujours des sténotypistes qui tapent vos papiers ?
Oui. Pas pour tout le monde, bien sûr. Mais il reste deux ou trois sténos. Et ça fonctionne très bien comme ça.
- Pour revenir à la crise de la presse, quel est votre diagnostic sur les difficultés actuelles des
journaux français?
L’information est devenue gratuite. Or les journaux sont chers. Il faut donc avoir une bonne raison de payer l’info aujourd’hui. Si l’on prend Libération, ce journal a cessé d’être drôle, la notion de service au lecteur a été perdue, leurs pages culture sont mal faites… Ensuite, je crois que fondamentalement les Français n’aiment pas l’info. Non seulement ce ne sont pas des grands lecteurs, mais surtout ils ne s’intéressent à l’info véritable : le journal télévisé et les hebdos français parlent plus souvent de santé ou de produits de consommation que de l’actualité politique ou internationale. C’est assez inquiétant.
- Pensez-vous que les journaux payants n’en ont plus pour très longtemps?
C’est vrai qu’une certaine forme de presse écrite « à l’ancienne » est définitivement morte. Même au Canard enchaîné, on est passé de la confrérie à l’entreprise. On n’est plus fourré en permanence au bistrot du coin… Et les bouteilles d’eau minérale ont remplacé les bouteilles de vin sur les bureaux ! Mais le côté ronchon, très franchouillard du journal est toujours là.
Même si la période actuelle n’est pas facile, je crois que de nouvelles voies s’ouvrent, et que la presse n’a pas dit son dernier mot.
(interview réalisée au CFJ, novembre 2006)
Par nina hubinet
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Publié dans : Harissa news
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