Lundi 7 janvier 2008
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En dix ans, les exportations de produits biologiques au Maroc ont plus que triplé. Et la tendance
n’est pas prête de s’inverser, au moment où la demande européenne croît de 20% par an. Mais l’Etat traîne les pieds, malgré les opportunités de développement qu’offre la filière.
A Sidi Farès, près d’Azemmour, 800 tonnes de tomates-cerises, poivrons et autres haricots verts sont produits chaque année, pour aller garnir les étals des supermarchés allemands et anglais.
Sous les serres, des ouvriers montés sur échasses ajustent la hauteur des plants de tomates-cerises, qui grimpent le long de fils suspendus. Un peu plus loin, les ouvrières, pressées par les «
yala ! » des contremaîtres, se courbent pour ramasser les fruits déjà mûrs. Une ferme maraîchère de 18 hectares, apparemment banale, mais qui ne l’est pas tout à fait. Les légumes qu’on y
cultive sont « bio » : ils grandissent sans l’aide d’engrais ni de pesticides chimiques. Pour lutter contre le trips, vraie menace les tomates, on fait appel aux punaises, qui se régalent de ces
parasites.
La
ferme de la société Agrior exporte toute sa production vers l'Europe du Nord. (Photos Nina Hubinet)
Au Maroc, les cultures biologiques s’étendent aujourd’hui sur près de 20 000 hectares. Cela ne représente que 0,2 % des surfaces agricoles, mais
l’évolution des exportations donne une idée de la tendance actuelle : moins de 2000 tonnes de produits bio ont été exportés en 1999, et plus de 7000 tonnes en 2007, selon l’EACCE (Etablissement de
contrôle et de coordination des exportations). Une croissance boostée par la demande européenne, qui augmente de 20 % par an.
Le bio, une arnaque ?
Car le marché local est embryonnaire. L’immense majorité de la production est exportée vers l’Europe. Les produits bio, vendus 15% plus cher que les
autres en France, ne sont pas à la portée des Marocains. Pour beaucoup, vendre du bio au Maroc relève aussi du paradoxe, voire de l’arnaque : l’agriculture est déjà « bio » par défaut, puisque les
fellahs sont trop pauvres ou ignorants pour se procurer des engrais. Pourquoi alors payer plus cher dans un supermarché huppé les légumes « beldi » que l’on peut acheter au coin de sa rue ? La
réalité de l’agriculture marocaine est pourtant différente : les cultures irriguées, qui utilisent engrais et pesticides* à tour de bras, sont de plus en plus nombreuses. La certification bio est
donc moins superflue qu’elle en a l’air.
Toujours est-il que la plupart des champs marocains restent vierges de tout produit chimique. «Du coup, la conversion au bio, qui prend un ou
deux ans minimum en Europe, est souvent plus rapide ici», explique Vanessa Bernard, d’Ecocert, l’un des organismes qui délivrent les certifications « bio », indispensables pour l’exportation
vers l’Union européenne ou les Etats-Unis. «Pour les cultures sauvages, comme l’argan, la conversion peut même être immédiate», poursuit-elle.
Stabilité des prix
De plus en plus de paysans comprennent l’intérêt du bio. «Les prix sont beaucoup plus stables que dans l’agriculture conventionnelle»,
souligne David Ohnona, directeur de la société Agrior, qui exploite la ferme maraîchère de Sidi Farès. «Et les clients sont fidèles, car c’est difficile de trouver de nouveaux fournisseurs
fiables», ajoute-t-il. Khalid Ramzi est du même avis. Administrateur de la société ProNatura, qui vend la production de 12 agriculteurs bio marocains (soit 120 hectares, principalement des
agrumes), il estime à «10 à 15%» la plus-value réalisée sur le long terme par le paysan.
Une ouvrière s'arqueboute pour ramasser les
tomates-cerise. Les femmes sont toujours moins payées que les hommes.
A cela s’ajoutent d’autres atouts : les accords de libre-échange du Maroc avec l’Union européenne et les Etats-Unis facilitent l’exportation, tandis
que le faible coût de la main d’œuvre est une aubaine pour le bio, qui utilise peu de machines. Dans la ferme de Sidi Farès, les ouvriers sont payés 50 dirhams par jour, et les ouvrières 45
dirhams. «Le coût de la main d’œuvre est de 2 dirhams par kilo produit», témoigne David Ohnona. Pas étonnant dans ces conditions que la société projette d’étendre ses surfaces de
culture.
Pour ou contre le label marocain
Le bio serait donc avant tout une bonne affaire ? C’est vrai pour deux types d’agriculteurs : les coopératives de petits paysans, qui produisent de
l’argan ou des plantes aromatiques, et les sociétés agricoles bien insérées dans le marché mondial du bio. Les tomates-cerises de Sidi Farès sont ainsi commercialisées en Europe par RAN, une
société hollandaise qui importe aussi des produits bio turcs et israéliens.
Des cultures de poivrons verts. Le bio est-il l'avenir du fellah marocain?
Ce bel exemple de mondialisation n’est pas à la portée de tous les agriculteurs. Pour beaucoup, le prix de la certification –1000 à 5000 euros par
an, selon le profil de l’exploitation – reste prohibitif. Pour rendre la production bio plus accessible, le gouvernement a décidé de créer son propre label, comme l’Egypte et la Tunisie l’ont
fait depuis plusieurs années. «La certification d’Etat sera gratuite et des subventions seront allouées aux agriculteurs qui veulent faire du bio», espère le professeur Boutaleb, de
l’Ecole d’agriculture de Meknès. Mais le projet de loi créant cette certification– qui doit être voté dans six mois, lors de la deuxième session parlementaire – ne prévoit pas de subventions.
Quel intérêt alors pour l’agriculteur bio ? Une certification à moindre coût, certes, mais qui ne lui permettra pas forcément d’exporter sa production en Europe : même si, à terme, la certification
marocaine est validée par l’U.E., il y a peu de chances que la grande distribution européenne s’en contente. «Les acheteurs continueront d’exiger les certifications privées indépendantes»,
pense Sylvain Beziz, de la société RAN. Le label marocain serait alors avant tout valable pour le marché local, que tous les agriculteurs bio rêvent de voir se développer. Un objectif
louable, et peut-être plus réaliste que celui de remplacer les certificateurs privés… Mais cette promotion affichée du bio au Maroc n’est pas encore à l’ordre du jour.
*(le Maroc a été rappelé à l’ordre en mai dernier par la Commission européenne : des résidus de pesticides avaient été détectés dans de la menthe à destination de
l’Europe)
Nina Hubinet
Enquête réalisée en octobre dernier au Maroc et publiée (en partie) dans le magazine Tel Quel
Par nina hubinet
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Publié dans : Harissa news
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