Samedi 2 février 2008 6 02 /02 /2008 01:27
En ces temps de crise des vocations, l'Alsace, comme de nombreuses régions
de France, confie ses paroisses de campagne à des prêtres étrangers. Albert
Nouati est l'un deux : venu du Togo, il est curé de la communauté de
paroisses de Westhoffen, dans le Bas-Rhin. Si le premier contact avec la
population n’a pas toujours été évident, son enthousiasme communicatif est
en train de revivifier quelques églises endormies. Rencontre.


Début décembre, à trente kilomètres de Strasbourg. La campagne alsacienne
s'enfonce doucement dans l'hiver. Des corbeaux tournent au-dessus des champs
labourés, les arbres dessinent des ruisseaux d'encre noire dans le ciel. Quelques
décorations de Noël égaient l'entrée d'un village désert. En ce premier dimanche
de l'Avent, la pluie fine et les bourrasques n'incitent pas vraiment à la
promenade.
Pourtant dès 10h, la petite église de Balbronn est pleine. Venus des villages
alentour, les habitants de la communauté de paroisses de Westhoffen - un curé
pour six communes - se sont réunis pour écouter avec émotion leurs enfants lire,
en hésitant un peu, des passages de l'Ancien Testament. Ils préparent leur
première communion, profession de foi ou confirmation. Avec décontraction, le
père Nouati, qui s’occupe des six paroisses rurales depuis deux ans, les réunit
devant l'autel et demande à l’assistance de les applaudir.
Après la messe, chacun vient embrasser le prêtre togolais, qui a revêtu sa belle
chasuble violette de l’Avent. « Salut Albert ! Comment tu vas ? » Son sourire
serein se transforme alors en franche rigolade. « Je suis gelé ! Vous ne trouvez
pas qu'il fait terriblement froid ? » Devant sa grimace effarouchée et ses
claquements de dents, les rires fusent. Après plus de dix ans passés en Alsace,
Albert Nouati joue toujours à l'Africain traumatisé par les frimas du Nord.
Blaguer avec ses ouailles, c’est pour lui comme un prolongement naturel de la
messe. Une bonne humeur à toute épreuve, qui a séduit les habitants de ces
petits villages du Bas-Rhin. « Sa culture africaine, on la sent dans les rapports
humains : il est très simple, naturel, jovial, » juge René, habitant de Wangen.

« Le christianisme, je suis tombé dedans quand j'étais petit, comme Obélix dans
la potion magique ! », déclare Albert en guise d'introduction à sa biographie.
Pour son déjeuner dominical, il prépare un plat togolais – du riz accompagné
d'une sauce aux arachides. « C'est ma tante de Paris qui m'a appris. Je ne savais
même pas faire cuire du riz ! En Afrique, un curé n'a pas besoin de faire la
cuisine, il y a toujours quelqu'un qui lui apporte à manger. » L’image est
idyllique. Mais l’histoire de la vocation d’Albert Nouati n’a pas été un long
fleuve tranquille. Ni même son accueil en Alsace. Un jour, une habitante du
village de Benfeld, la première paroisse où il est affecté, veut lui parler. Elle lui
raconte sa réaction lorsqu'elle a vu les prêtres tout juste
ordonnés au journal télévisé,
deux mois plus tôt : « Benfeld n'a jamais eu de
chance, je suis sûre qu'on va se taper ce Noir, » s’était-elle exclamé. Des propos qu'elle regrettait après-coup.

L’Alsace, un rêve de gosse

Albert Nouati est né en 1964 à Tové, « le premier village où les missionnaires
allemands ont débarqué en 1884 », précise-t-il. Le Togo faisait alors partie de
l'Afrique allemande. Ses grands-parents ont donc appris à parler la langue du
colon en même temps qu'ils ont été évangélisés… par des protestants. Grâce à
un tour de passe-passe de l'histoire, Albert est pourtant devenu prêtre catholique :
à la fin du XIXe siècle, l'Alsace est allemande, et des catholiques alsaciens
débarquent aussi au Togo. « Mes parents sont catholiques, mais la famille est
majoritairement protestante, et on compte aussi des musulmans… ça ne pose
aucun problème,» précise le père Nouati.
L'Alsace, idéalisée à souhait, est présente dans l'imaginaire d'Albert dès
l'origine : « j'ai été baptisé par un missionnaire de Bischoffheim », raconte-t-il,
un village distant de quelques kilomètres de Westhoffen, où il réside
aujourd'hui. D'où ce lien ancien, intime et pourtant abstrait, avec la région. Une
histoire commune qui explique qu'aujourd'hui deux des trois prêtres africains
d'Alsace sont togolais.
Pourtant la vocation du petit Albert n'avait au départ rien à voir avec l'Alsace, ni
avec un quelconque appel divin. « La soutane blanche et la longue barbe du
père missionnaire, c'est ça qui m'intéressait ! » avoue-t-il en riant. Une aura
d’autant plus grande que le missionnaire « distribuait des bonbons et des images
pieuses» aux enfants.
Ce sera donc le petit séminaire, à Agoé. Albert y entre à 14 ans. Contre l'avis de
son père, menuisier, qui aurait préféré qu'il reprenne l'affaire familiale. « C'était
mal vu qu'un enfant aille au séminaire.» Seule sa mère le soutient, et lui donne
régulièrement un peu d'argent. Il rejoint ensuite le grand séminaire à Lomé, la
capitale, où il étudie la philosophie.

Big bang culturel

En 1990, des troubles politiques secouent le Togo, le séminaire est fermé. Albert
Nouati rejoint un oncle à Strasbourg. Il s'inscrit à l'université Marc Bloch, seule
université de théologie publique en France, en vertu du concordat qui lie
l'Alsace au Saint-Siège. «Aujourd’hui il y a une cinquantaine de prêtres
étudiants africains à Strasbourg, » explique le père Musser, vicaire général du
diocèse, qui les prend en charge. « Ils secondent les paroisses, selon leur emploi
du temps. »
Mais une fois à Strasbourg, la vocation d’Albert vacille. « L'ambiance à la fac
de théologie n'était vraiment pas gaie ». Le choc culturel est considérable.
« Lorsque je saluais quelqu'un dans la rue, il ne répondait pas. » Comme les
autres étudiants africains, Albert Nouati accuse le coup : il vient d'un pays où les
églises sont pleines, grouillantes de vie, et il se retrouve dans des paroisses
désertées, où les enfants sont rares. Pour la première fois aussi, il ressent une
méfiance face à sa couleur de peau. « Les vieilles dames serraient leurs sacs à
main contre elles en me croisant dans la rue », se souvient-il, tout en précisant
qu'il habitait le quartier « sensible » du Neuhof. « Je n'étais pas à l'aise. » Il se
tourne alors vers l'ethnologie, et travaille pendant un an sur la danse et
l'expression corporelle : « Je voulais mettre la danse au service de la
catéchèse ! » A la fin de l'année, sa rencontre avec un jeune séminariste
enthousiaste lui redonne le goût de la foi. Albert revient finalement à la
théologie, et décroche son DEA.
Après le séminaire, et un stage d'un an à Mulhouse, Albert est ordonné diacre en
2000, et prêtre en 2001. « Je voulais aller à la campagne. Mes camarades de
promo pensaient que ce n'était pas une bonne idée, que je serais mieux en ville,
où il y a des étrangers. » Mais Albert persiste, et il devient vicaire de la
communauté de paroisses de Benfeld. Son intégration est totale : il joue même
dans une troupe de théâtre alsacien. « J'ai été tout de suite adopté, c'était juste
des personnes à aimer. Quand je suis parti, quatre ans après, tout le monde
pleurait et moi le premier ! » raconte-t-il.

Faire du bruit à l’église

Comment le père Nouati réussit-il à rallier les paroissiens réticents? « Il faut rire
et pleurer avec les gens,» estime-t-il. Une philosophie de l’empathie : le prêtre
africain n’a pas de piédestal, « ce n’est plus un personnage distant et sévère, »
décrit un paroissien qui a connu des ecclésiastes moins blagueurs. L’austérité
des offices a laissé la place aux rythmes du gospel et des djembés, qui pimentent
certaines messes d’Albert et séduisent les plus jeunes.
Pour beaucoup, le grand changement, c'est la disparition du caractère strict de
l'église. « Avant, pour nous, le respect à l'Eglise passait par une attitude figée.
Albert nous a fait comprendre qu'on pouvait chanter, bouger, ou applaudir à
l'église sans être irrespectueux, » se réjouit Martine, de Balbronn. Si quelques
anciens, coutumiers de la messe en latin et en allemand, ont eu du mal à s'habituer
au nouveau style, la plupart des quarantenaires sont ravis. « C'est beaucoup plus
agréable de venir à la messe », résume Nathalie, la maman d'Eloïse, 10 ans, qui
prépare sa première communion. « C'est joyeux, enlevé… On ne voit pas le
temps passer. C'est ce qu'il faut pour que les jeunes reviennent vers la religion.
Avant il n'y avait que les papis et les mamies dans l'église. Là ça vit. » Un
dynamisme qui tient à la jeunesse des prêtres africains. Mais surtout à la culture
du continent noir, qui a su conserver le sens des mots « vivre ensemble ». Une
qualité assez rare pour faire revenir tout un village vers son église.

Nina Hubinet


Portrait réalisé en décembre 2007 au CFJ
Par nina hubinet - Publié dans : Harissa news
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