Mardi 15 avril 2008 2 15 /04 /2008 22:27

Cinq ans après la fermeture du centre de Sangatte, il y a toujours environ 500 migrants à Calais qui tentent de rejoindre l'Angleterre. Pour ceux qui se font arrêter, le tribunal délocalisé de Coquelles, créé en 2002, est la dernière étape avant l'expulsion.


Les réverbères. C’est la première chose que l’on voit. Des bouquets d’immenses réverbères, courbés au-dessus du parking de « Cité Europe », le centre commercial de Coquelles. Les entrées de la galerie marchande, hautes de deux étages, ont été baptisées « Porte du Luxembourg », « Porte d'Irlande », « Porte d'Angleterre »… Des destinations qui font rêver les migrants pakistanais, kurdes ou érythréens enfermés dans le centre de rétention voisin. Les retraités anglais, eux, prennent le tunnel sous la Manche pour faire leurs emplettes à « Cité Europe ».

« Vous avez été interpellé parce que vous étiez en situation irrégulière sur le territoire français. » La juge des libertés et de la détention du tribunal délocalisé de Coquelles récite l’énoncé usuel. « Le préfet demande votre placement en rétention pendant 15 jours, le temps d’organiser votre retour. » Le jeune Erythréen, face à elle, ne réagit pas. 


Une Marianne veille  


On accède au tribunal par une petite porte discrète, au fond du parking du centre commercial. Sur le mur d’enceinte des locaux de la police aux frontières, une pancarte indique « Tribunal de Boulogne, Annexe ». Pour arriver à la salle d'audience, on suit un couloir étroit à ciel ouvert, dont le mur trop haut, sur la droite, laisse deviner la présence du centre de rétention. 56 personnes y sont retenues ce mardi 8 janvier. Quatre mois plus tôt, ils étaient 78, la capacité maximum du centre.

La salle d’audience est toute petite. C’est un carré sans fenêtre. D'une fente dans le plafond, un seul rayon de lumière tombe sur le bureau de la juge. Tout est impeccable, un parquet très propre recouvre le sol et les murs, une Marianne veille, tête haute, face à la salle.

« Vous allez retourner en Italie, » annonce la juge du tribunal. Le jeune Erythréen se décompose, mais ne dit toujours rien. Il a refusé l’avocate commise d’office. Par manque de confiance, ou parce qu’il croit qu’il faut payer. Si l’Italie accepte de le « réadmettre », il y sera dans moins de deux semaines. Un cauchemar quand on a payé une fortune pour gagner le nord de l’Europe, et qu’on est si près du but du voyage, la Grande-Bretagne. « J’ai quitté mon pays il y a deux ans. De Lybie, j’ai rejoint l’Italie en bateau. Ma famille à Asmara (Erythrée) et mon oncle qui vit aux Etats-Unis ont payé les 8 000 dollars de mon voyage, » confiait le jeune homme avant l’audience.


Pourquoi vous ne passez pas par la Belgique ?

 

C'est le tour d'un kurde irakien, qui dit avoir 18 ans.

 - « Vous allez retourner en Belgique.
- Je reviendrai.
- Je sais bien que vous reviendrez. Mais pourquoi vous ne passez pas par la Belgique ? ça fait trois fois que vous vous faites arrêter en France. Du port de Zeebruges, il doit bien y avoir un moyen de passer en Angleterre.
- Si vous me montrez le chemin, j’y vais! Tous les passeurs m’ont dit que ça ne marche pas..
- Alors vous allez pouvoir réserver votre chambre
(au centre de rétention, ndlr). Mais vous savez, vos camarades qui sont arrivés en Grande-Bretagne ne veulent pas y rester.
- Je veux travailler là-bas pendant deux ans, après je rentre au pays.
- C’est un rêve.
- Je n’ai pas le choix, que ce soit un rêve ou la réalité, »
conclut le jeune homme. Une pointe d’énervement a remplacé le ton ironique.

Dès qu'un migrant est arrêté dans un pays de l'Union européenne, ses empreintes sont relevées et consignées dans la borne Eurodac, commune à tous les pays. Ce système permet de reconstituer leur parcours, et de le renvoyer dans le premier pays traversé, considéré comme responsable de son entrée en Europe. La menace de renvoi à des milliers de kilomètres poussent certains migrants à effacer leurs empreintes digitales avec de l’acide ou en se brûlant les doigts.

« Quand on les ramène en Belgique, deux heures après ils sont à nouveau là. Et quand ils sont renvoyés en Italie, on leur dit dès qu’ils arrivent « vous avez trois jours pour quitter le territoire, » témoigne Thérèse Willard, la juge des libertés et de la détention, chargée de juger du bien fondé juridique des « mesures d’éloignement » -nom pudique des expulsions- décidées par le préfet. « Ce que je fais ne sert à rien. Ça coûte de l’argent à tout le monde. C’est politique, c’est juste pour faire du chiffre. »

Elle pense pourtant que le tribunal délocalisé, créé par la loi Sarkozy du 26 novembre 2003, répondait à une nécessité « économique et humaine ». Le lieu a été inauguré le 13 juin 2005. Avant cette date, les sans-papiers étaient emmenés jusqu’au bureau du juge des libertés et de la détention au tribunal de Boulogne. Les économies faites sur le transport d’une centaine de personnes par semaine jusqu’à Boulogne (deux heures aller-retour) sont incontestables. Mais Thérèse Willard rappelle aussi que les migrants « devaient attendre là-bas des heures, sans pouvoir boire ni manger. Ici, ils peuvent aller déjeuner dans le centre de rétention tout de suite après l’audience. »

Pour la Cimade (Service oeucuménique d'entraide), la seule association autorisée dans les centres de rétention, ces arguments matériels ne tiennent pas. La délocalisation du tribunal dans le centre de rétention de Coquelles est « beaucoup plus dangereuse pour les sans-papiers » que le transport jusqu’à Boulogne. « La différence, c’est qu’ici il y a une juge unique, alors qu’à Boulogne, les juges changeaient régulièrement, » explique Andry Ramaherimanana, permanent de la Cimade au centre de Coquelles. « Une certaine routine s’installe, en défaveur des personnes retenues. La juge a tendance à prendre toujours les mêmes décisions, » observe Gaëlle Tainmont, sa collègue. A la création du tribunal, de nombreux magistrats et avocats s’étaient élevés contre la délocalisation d’une instance judiciaire dans des locaux du ministère de l’Intérieur. Une promiscuité a priori contraire à l’indépendance de la justice. Plus que de réelles pressions, c’est une certaine tolérance envers les fonctionnaires de police qui sévit à Coquelles. « Si, dans un dossier, il manque le document avertissant le procureur du placement en rétention, la juge laisse le temps aux policiers de le retrouver. A Lille, ça casse la décision » rapporte Gaëlle Tainmont.


"Les cours ont augmenté"


Ce matin-là, neuf migrants passaient devant la juge. D’habitude, ils sont plutôt quinze, parfois 20. Assis sur les quatre ou cinq rangs de chaises face au bureau de la juge, ils ont attendu trois heures que l’audience commence. Le temps que l’avocate commise d’office arrive de Boulogne, discute avec chacun quelques minutes, puis s’entretienne des différents cas avec la juge et le greffier, dans une pièce attenante à la salle d’audience. Il faut aussi attendre les interprètes. Certains n’arrivent qu’à la dernière minute. Mais quand l’audience commence, tout va très vite. En mois d’une heure, les neuf cas ont été examinés, et chaque migrant est retourné dans le centre de rétention, encadré par deux policiers.

« C’est quand la bonne saison pour aller en Inde ? Parce qu’on veut y aller, mais pas pendant la mousson ! En décembre ou janvier, c’est le mieux ? Il n’y a pas de pluie? Vous êtes sûre ? » Thérèse Willard parle de ses prochaines vacances avec l’interprète, pendant que le premier sans-papier indien s’installe en face d'elle.

Elle lui demande combien il a payé son voyage aux passeurs. « 20 000 euros ! Eh ben dis donc, les cours ont augmenté, c’est le prix d’une voiture ! » s’exclame un policier. Ils sont cinq ou six policiers à rester postés près de l’entrée pendant l’audience, des fois que l’un des retenus aurait l’idée de s’échapper. Ils discutent, blaguent et lisent le journal.

« Il faut dire aux passeurs que vous n’avez plus d’argent, et que votre famille en Inde a vendu toutes ses terres, »« Je sais que mes recommandations ne servent à rien, mais je leur dis quand même, ça me fait plaisir, » confie-t-elle après l’audience. conseille la juge aux deux Indiens avec une bienveillance maternelle.

A 13h30, la grille du tribunal se referme. Dans quelques jours, Ahmed le Kurde, Fassad l'Erythréen et Mahmoud l'Afghan devraient s'envoler vers la Belgique, l'Italie et l'Autriche.

Nina Hubinet

 


(Reportage réalisé au tribunal de Coquelles le 8 janvier 2008)


 

Par nina hubinet - Publié dans : Harissa news
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