Enfant de la guerre du Liban, Darina Al Joundi s’est brûlé les ailes en voulant obéir aux préceptes de son père, écrivain laïc épris de liberté, dans un pays où la parole et la révolte ne sont pas l’affaire des femmes. Dans la pièce Le jour où Nina Simone a cessé de chanter, un chant d’amour et de rage pour ce père adulé, elle raconte sa descente aux enfers.
Toute sa vie, qu’elle raconte avec fracas et dérision dans la pièce Le jour où Nina Simone a cessé de chanter, tourne autour de ce père tant aimé, intellectuel fuyant jusqu’à sa mort les persécutions du régime syrien, et qui voulait faire de ses trois filles des femmes libres, malgré les archaïsmes de la société libanaise.
Avec son jean trop large, son t-shirt rose, et sa crinière de cheveux noirs lâchée sur les épaules, Darina Al Joundi pourrait passer pour une baba cool. Mais cette comédienne bouillonnante, qui vient d’avoir 40 ans, n’a pas toujours été sereine. Et sa jeunesse n’avait rien de très « peace and love ».
Née en 1968 à Beyrouth, Darina a 7 ans lorsqu’éclate la guerre du Liban. Sur scène, elle raconte, avec des mots drôles et incisifs, cette enfance rythmée par les combats entre phalangistes chrétiens, groupes armés palestiniens, armées syrienne et israélienne.
Elle apprend ainsi à se terrer dans l’abri de l’immeuble, lors des bombardements, ou à passer les barrages des miliciens sans se faire arrêter. A 14 ans, elle va secourir les survivants des massacres de Sabraa et Chatillah avec ses sœurs. Deux ans plus tard, elle goûte à la cocaïne, puis en prend tous les jours. Elle avorte à l’hôpital américain de Beyrouth la veille de ses 16 ans.
Roulette russe
Elle s’est mise à écrire « pour survivre », parce qu’elle ne pouvait plus garder pour elle ce qu’elle avait vécu au Liban. « Pour vivre avec cette histoire il fallait la partager », estime-t-elle aujourd’hui. De cette soudaine rage d’écrire est née cette pièce, Le jour où Nina Simone a cessé de chanter, qui est devenue la révélation de l’édition 2007 du festival d’Avignon. Le texte de la pièce, écrit avec l’aide de l’écrivain algérien Mohamed Kacimi, a donné naissance à un livre du même nom, paru aux Editions Actes Sud en janvier dernier. Seule en scène dans sa robe rouge, Darina Al Joundi parle à son père tout en s’adressant au public : elle regarde chaque spectateur dans les yeux, puis crie de rage ou rit aux éclats, sans ménagement, sans censure. Jusqu’au récit d’un jeu de roulette russe avec deux amis, dans Beyrouth sous les bombes, presque insoutenable.
Darina a grandi avec la guerre, au point de ne plus savoir vivre sans elle. Quand le conflit prend fin, en 1990, elle se retrouve étrangère dans une société qui tout à coup ne tolère plus les excès - sexe, drogue et transgression morale - qui étaient la norme pendant 15 ans. Les apparences reprennent le dessus. « Je n’avais pas compris qu’après la guerre les gens allaient remettre les masques.», avoue-t-elle aujourd’hui.
Lors de l’enterrement de son père, un soixante-huitard épicurien viscéralement athée, une cassette récite des versets du Coran. Darina proteste, elle veut remplacer ce « Coran de malheur » par des chansons de Nina Simone, comme le souhaitait son père.
Le soir des funérailles, elle danse dans une boîte de Beyrouth, en hommage à ce père qui n’avait jamais cessé de profiter de la vie. La réalité de la société libanaise lui revient alors brutalement à la figure : des hommes proches de la famille, qui ont assisté à son acte « mécréant », la sortent du bar en la traînant par les cheveux et la rouent de coups jusqu’à la laisser baignant dans son sang sur le trottoir, la mâchoire démantibulée et plusieurs côtes cassées. On n’insulte pas impunément le Coran. La guerre est finie depuis dix ans, la violence se retourne contre les femmes.
Camisole
Après une nuit passée à l’hôpital, Darina se réveille avec une camisole de force, à bord d’une ambulance qui l’emmène dans un asile de fous, ou plutôt de folles, puisque seules des femmes y sont internées. « J’ai compris notre vulnérabilité de femmes, on a beau être une vedette, médecin, une célébrité, au moindre faux pas la femme redevient femme, bête de somme qu’on enchaîne comme on veut », écrit la comédienne, connue au Liban pour ses rôles au cinéma et à la télévision. Elle reste trois semaines dans cet asile tenu par des bonnes sœurs. D’anciens amis ont réussi à convaincre sa mère que Darina était folle et qu’il vallait mieux, pour son bien, qu’elle reste enfermée.
« J’ai commencé à écrire dans l’air, à l’asile », raconte Darina, mimant le mouvement du stylo invisible. Lorsqu’elle est finalement libérée, on lui précise qu’elle peut à tout moment être renvoyée à l’asile par sa famille. Elle reste encore trois ans au Liban, le temps de gagner l’argent nécessaire pour s’exiler définitivement en France.
Aujourd’hui, elle dit ne pas avoir de rancune, ni de nostalgie envers son pays. « Il n'y a qu'une chose qui me manque : Baalbek, un village dans la plaine de la Beckaa. Il y a les cèdres, l’hôtel Palmyra, les ruines du temple de Bacchus… » Elle dit se sentir détachée du Liban, mais lorsqu’on lui parle de l’élection de Michel Sleimane, le chef des armées, à la présidence de la République, elle s’enflamme en répétant qu’elle n’acceptera jamais d’être dirigée par un militaire. Pour autant, elle ne se battra pas pour la laïcité au Liban, qu’elle considère comme la seule issue pour le pays aux 17 communautés. « J'ai fini par comprendre quelque chose : je ne suis pas le peuple libanais ! S’ils sont contents comme ils sont, pourquoi j’essaierai de les changer ? »
Jouer pour son propre bourreau.
Sa pièce, affirme-t-elle, ne s’adresse pas aux Libanais,. « On m’a proposé de jouer ce texte au Liban. C'est presque comme jouer pour son propre bourreau. Je ne vois pas l'intérêt. » Darina Al Joundi a écrit en français pour être entendue en Europe, pour démonter le rêve orientaliste du monde arabe, avec ses muezzins, ses baklawas etc. « Il y a toujours un rapport exotique, touristique ou colonialiste avec les pays arabes. » Darina Al joundi veut au contraire que les gens soient révoltés par la réalité de son récit, « parce qu'il y a toujours des gens qui sont internées, des gens qui vivent l'autodestruction comme je l'ai vécue, et des gens qui cherchent à faire la guerre ».
L’embrasement du Liban en mai dernier ne l’étonne pas. « Lorsque la guerre s’est terminée, j’ai dit : attendez, dans 15 ans, vous allez refaire une guerre. Finalement c’était 17 ans », souligne Darina avec un sourire résigné. Elle se désole de l’absence de toute réflexion sur la guerre civile. « Quand des cinéastes de là-bas veulent faire des films sur la guerre, les gens disent tout de suite : « vous nous ennuyez avec votre guerre !», comme si ce n’était pas la leur, comme si ce n’était pas eux qui avaient fait la guerre, qui avaient vécu cette guerre ! ». Elle ne voit pas d’espoir pour le Liban tant qu’un vrai travail mémoire n’aura pas été fait. « On a fait seulement le chantier du centre-ville de Beyrouth, en en faisant une oasis pour les riches. » Une autre manière d’effacer la mémoire.
Si Darina Al Joundi a laissé le Liban derrière elle, elle n’a pas renié son père. « Sa tombe est à Arnoun, dans le sud Liban, près de l’ancien château de Beaufort. Mais je n’ai pas besoin d’y aller, je lui parle tous les soirs au théâtre ! » s’amuse-t-elle. Son père défendait à ses filles de « lever leur cul » pour faire la prière ou de « s’affamer » pendant le Ramadan, mais ne voyait pas d’inconvénient à ce qu’elles sortent avec des garçons, tant qu’elles les lui présentaient. La pièce est un long questionnement sur la valeur de cette éducation libertaire dans un pays où il est si douloureux d’en appliquer les principes. « Pourquoi tu nous a élevées comme ça ? » a un jour lancé Darina à son père. « On est des martiennes dans notre société ! » Il lui a répondu qu’elle pouvait toujours redevenir « comme les autres ». Pour Darina, il était trop tard pour changer, les valeurs de son père étaient devenues les siennes. « Il croyait presque jusqu’au bout à son utopie, au fait que le monde allait bientôt changer », se souvient-elle en souriant. Mais deux ans avant sa mort, son père avait fini par lui dire : « Tu vas perdre dans notre monde. Pars. Nos pays ne sont pas pour toi. » C’est ce qu’elle a fini par comprendre, par la force des choses. Sans cesser de dire, à Avignon, Paris ou ailleurs, la réalité du Liban, et le sort qu'il réserve aux femmes un peu trop libres.
Le jour où Nina Simone a cessé de chanter, Théâtre des Halles, Avignon, jusqu’au 3 août.
Le jour où Nina Simone a cessé de chanter, Editions Actes Sud, janvier 2008.
Filmographie
2007 : Un homme perdu de Danielle Arbib
Quinzaine des réalisateurs, Cannes 2007
2004 : Hizziyawiz de Wissam Charaf
2003 : La porte du soleil de Yossri Nasrallah
Sélection officielle Cannes 2004
1999 : Derrière les lignes de Jean Chamoun
1997 : Beyrouth Fantôme de Ghassan Salhab
1994 : Histoire d’un retour de Jean-Claude Codsi
1988 : A la recherche de Leïla de Kassem Hawal
> Voir le site de Darina Al Joundi.
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