Harissa news

Vendredi 11 juillet 2008 5 11 /07 /2008 13:11


Enfant de la guerre du Liban, Darina Al Joundi s’est brûlé les ailes en voulant obéir aux préceptes de son père, écrivain laïc épris de liberté, dans un pays où la parole et la révolte ne sont pas l’affaire des femmes. Dans la pièce Le jour où Nina Simone a cessé de chanter, un chant d’amour et de rage pour ce père adulé, elle raconte sa descente aux enfers.



« Il y a deux choses que je ne faisais pas avant la mort de mon père : écrire et prendre soin des plantes. »
Dans la cuisine baignée de lumière de son appartement parisien, Darina Al Joundi montre avec fierté le citronnier qu’elle a fait pousser « à partir d’une toute petite graine.» Il y a quelques années, elle avait d’autres rapports avec les végétaux. « Avant, quand je passais à côté d'une plante, elle mourrait ! » jure-t-elle en riant. Son père, Assim Al Joundi, un écrivain et journaliste syrien originaire de la petite ville de Salamiyeh, avait au contraire « le pouce vert », assure-t-elle de sa voix rauque, dans un français teinté de « h » aspirés et de « r » roulés. «Maintenant, quand je mets mon doigt dans la terre, ça pousse! Il y a des choses comme ça qu'on n’a pas besoin de comprendre. C'est beau ! », sourit-elle en tirant sur sa cigarette.


Toute sa vie, qu’elle raconte avec fracas et dérision dans la pièce Le jour où Nina Simone a cessé de chanter, tourne autour de ce père tant aimé, intellectuel fuyant jusqu’à sa mort les persécutions du régime syrien, et qui voulait faire de ses trois filles des femmes libres, malgré les archaïsmes de la société libanaise.

Avec son jean trop large, son t-shirt rose, et sa crinière de cheveux noirs lâchée sur les épaules, Darina Al Joundi pourrait passer pour une baba cool. Mais cette comédienne bouillonnante, qui vient d’avoir 40 ans, n’a pas toujours été sereine. Et sa jeunesse n’avait rien de très « peace and love ».

Née en 1968 à Beyrouth, Darina a 7 ans lorsqu’éclate la guerre du Liban. Sur scène, elle raconte, avec des mots drôles et incisifs, cette enfance rythmée par les combats entre phalangistes chrétiens, groupes armés palestiniens, armées syrienne et israélienne.

Elle apprend ainsi à se terrer dans l’abri de l’immeuble, lors des bombardements, ou à passer les barrages des miliciens sans se faire arrêter. A 14 ans, elle va secourir les survivants des massacres de Sabraa et Chatillah avec ses sœurs. Deux ans plus tard, elle goûte à la cocaïne, puis en prend tous les jours. Elle avorte à l’hôpital américain de Beyrouth la veille de ses 16 ans.

Roulette russe

Elle s’est mise à écrire « pour survivre », parce qu’elle ne pouvait plus garder pour elle ce qu’elle avait vécu au Liban. « Pour vivre avec cette histoire il fallait la partager », estime-t-elle aujourd’hui. De cette soudaine rage d’écrire est née cette pièce, Le jour où Nina Simone a cessé de chanter, qui est devenue la révélation de l’édition 2007 du festival d’Avignon. Le texte de la pièce, écrit avec l’aide de l’écrivain algérien Mohamed Kacimi, a donné naissance à un livre du même nom, paru aux Editions Actes Sud en janvier dernier. Seule en scène dans sa robe rouge, Darina Al Joundi parle à son père tout en s’adressant au public : elle regarde chaque spectateur dans les yeux, puis crie de rage ou rit aux éclats, sans ménagement, sans censure. Jusqu’au récit d’un jeu de roulette russe avec deux amis, dans Beyrouth sous les bombes, presque insoutenable.

Darina a grandi avec la guerre, au point de ne plus savoir vivre sans elle. Quand le conflit prend fin, en 1990, elle se retrouve étrangère dans une société qui tout à coup ne tolère plus les excès - sexe, drogue et transgression morale - qui étaient la norme pendant 15 ans. Les apparences reprennent le dessus. « Je n’avais pas compris qu’après la guerre les gens allaient remettre les masques.», avoue-t-elle aujourd’hui.

Lors de l’enterrement de son père, un soixante-huitard épicurien viscéralement athée, une cassette récite des versets du Coran. Darina proteste, elle veut remplacer ce « Coran de malheur » par des chansons de Nina Simone, comme le souhaitait son père.

Le soir des funérailles, elle danse dans une boîte de Beyrouth, en hommage à ce père qui n’avait jamais cessé de profiter de la vie. La réalité de la société libanaise lui revient alors brutalement à la figure : des hommes proches de la famille, qui ont assisté à son acte « mécréant », la sortent du bar en la traînant par les cheveux et la rouent de coups jusqu’à la laisser baignant dans son sang sur le trottoir, la mâchoire démantibulée et plusieurs côtes cassées. On n’insulte pas impunément le Coran. La guerre est finie depuis dix ans, la violence se retourne contre les femmes.

Camisole

Après une nuit passée à l’hôpital, Darina se réveille avec une camisole de force, à bord d’une ambulance qui l’emmène dans un asile de fous, ou plutôt de folles, puisque seules des femmes y sont internées. « J’ai compris notre vulnérabilité de femmes, on a beau être une vedette, médecin, une célébrité, au moindre faux pas la femme redevient femme, bête de somme qu’on enchaîne comme on veut », écrit la comédienne, connue au Liban pour ses rôles au cinéma et à la télévision. Elle reste trois semaines dans cet asile tenu par des bonnes sœurs. D’anciens amis ont réussi à convaincre sa mère que Darina était folle et qu’il vallait mieux, pour son bien, qu’elle reste enfermée.

« J’ai commencé à écrire dans l’air, à l’asile », raconte Darina, mimant le mouvement du stylo invisible. Lorsqu’elle est finalement libérée, on lui précise qu’elle peut à tout moment être renvoyée à l’asile par sa famille. Elle reste encore trois ans au Liban, le temps de gagner l’argent nécessaire pour s’exiler définitivement en France.

Aujourd’hui, elle dit ne pas avoir de rancune, ni de nostalgie envers son pays. « Il n'y a qu'une chose qui me manque : Baalbek, un village dans la plaine de la Beckaa. Il y a les cèdres, l’hôtel Palmyra, les ruines du temple de Bacchus… » Elle dit se sentir détachée du Liban, mais lorsqu’on lui parle de l’élection de Michel Sleimane, le chef des armées, à la présidence de la République, elle s’enflamme en répétant qu’elle n’acceptera jamais d’être dirigée par un militaire. Pour autant, elle ne se battra pas pour la laïcité au Liban, qu’elle considère comme la seule issue pour le pays aux 17 communautés. « J'ai fini par comprendre quelque chose : je ne suis pas le peuple libanais ! S’ils sont contents comme ils sont, pourquoi j’essaierai de les changer ? »

Jouer pour son propre bourreau.

Sa pièce, affirme-t-elle, ne s’adresse pas aux Libanais,. « On m’a proposé de jouer ce texte au Liban. C'est presque comme jouer pour son propre bourreau. Je ne vois pas l'intérêt. » Darina Al Joundi a écrit en français pour être entendue en Europe, pour démonter le rêve orientaliste du monde arabe, avec ses muezzins, ses baklawas etc. « Il y a toujours un rapport exotique, touristique ou colonialiste avec les pays arabes. » Darina Al joundi veut au contraire que les gens soient révoltés par la réalité de son récit, « parce qu'il y a toujours des gens qui sont internées, des gens qui vivent l'autodestruction comme je l'ai vécue, et des gens qui cherchent à faire la guerre ».

L’embrasement du Liban en mai dernier ne l’étonne pas.  « Lorsque la guerre s’est terminée, j’ai dit : attendez, dans 15 ans, vous allez refaire une guerre. Finalement c’était 17 ans », souligne Darina avec un sourire résigné. Elle se désole de l’absence de toute réflexion sur la guerre civile. « Quand des cinéastes de là-bas veulent faire des films sur la guerre, les gens disent tout de suite : « vous nous ennuyez avec votre guerre !», comme si ce n’était pas la leur, comme si ce n’était pas eux qui avaient fait la guerre, qui avaient vécu cette guerre ! ». Elle ne voit pas d’espoir pour le Liban tant qu’un vrai travail mémoire n’aura pas été fait. « On a fait seulement le chantier du centre-ville de Beyrouth, en en faisant une oasis pour les riches. » Une autre manière d’effacer la mémoire.

Si Darina Al Joundi a laissé le Liban derrière elle, elle n’a pas renié son père. « Sa tombe est à Arnoun, dans le sud Liban, près de l’ancien château de Beaufort. Mais je n’ai pas besoin d’y aller, je lui parle tous les soirs au théâtre ! » s’amuse-t-elle. Son père défendait à ses filles de « lever leur cul » pour faire la prière ou de « s’affamer » pendant le Ramadan, mais ne voyait pas d’inconvénient à ce qu’elles sortent avec des garçons, tant qu’elles les lui présentaient. La pièce est un long questionnement sur la valeur de cette éducation libertaire dans un pays où il est si douloureux d’en appliquer les principes. « Pourquoi tu nous a élevées comme ça ? » a un jour lancé Darina à son père. « On est des martiennes dans notre société ! » Il lui a répondu qu’elle pouvait toujours redevenir « comme les autres ». Pour Darina, il était trop tard pour changer, les valeurs de son père étaient devenues les siennes. « Il croyait presque jusqu’au bout à son utopie, au fait que le monde allait bientôt changer », se souvient-elle en souriant. Mais deux ans avant sa mort, son père avait fini par lui dire : « Tu vas perdre dans notre monde. Pars. Nos pays ne sont pas pour toi. » C’est ce qu’elle a fini par comprendre, par la force des choses. Sans cesser de dire, à Avignon, Paris ou ailleurs, la réalité du Liban, et le sort qu'il réserve aux femmes un peu trop libres.

Le jour où Nina Simone a cessé de chanter, Théâtre des Halles, Avignon, jusqu’au 3 août.

Le jour où Nina Simone a cessé de chanter, Editions Actes Sud, janvier 2008.

 

Nina Hubinet

 


 

Filmographie

2007 : Un homme perdu de Danielle Arbib

Quinzaine des réalisateurs, Cannes 2007

2004 : Hizziyawiz de Wissam Charaf

2003 : La porte du soleil de Yossri Nasrallah

Sélection officielle Cannes 2004

1999 : Derrière les lignes de Jean Chamoun

1997 : Beyrouth Fantôme de Ghassan Salhab

1994 : Histoire d’un retour de Jean-Claude Codsi

1988 : A la recherche de Leïla de Kassem Hawal

 

 

> Voir le site de Darina Al Joundi.




Article à paraître dans le journal marocain Tel Quel




 
Par nina hubinet - Publié dans : Harissa news
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Mardi 15 avril 2008 2 15 /04 /2008 22:27

Cinq ans après la fermeture du centre de Sangatte, il y a toujours environ 500 migrants à Calais qui tentent de rejoindre l'Angleterre. Pour ceux qui se font arrêter, le tribunal délocalisé de Coquelles, créé en 2002, est la dernière étape avant l'expulsion.


Les réverbères. C’est la première chose que l’on voit. Des bouquets d’immenses réverbères, courbés au-dessus du parking de « Cité Europe », le centre commercial de Coquelles. Les entrées de la galerie marchande, hautes de deux étages, ont été baptisées « Porte du Luxembourg », « Porte d'Irlande », « Porte d'Angleterre »… Des destinations qui font rêver les migrants pakistanais, kurdes ou érythréens enfermés dans le centre de rétention voisin. Les retraités anglais, eux, prennent le tunnel sous la Manche pour faire leurs emplettes à « Cité Europe ».

« Vous avez été interpellé parce que vous étiez en situation irrégulière sur le territoire français. » La juge des libertés et de la détention du tribunal délocalisé de Coquelles récite l’énoncé usuel. « Le préfet demande votre placement en rétention pendant 15 jours, le temps d’organiser votre retour. » Le jeune Erythréen, face à elle, ne réagit pas. 


Une Marianne veille  


On accède au tribunal par une petite porte discrète, au fond du parking du centre commercial. Sur le mur d’enceinte des locaux de la police aux frontières, une pancarte indique « Tribunal de Boulogne, Annexe ». Pour arriver à la salle d'audience, on suit un couloir étroit à ciel ouvert, dont le mur trop haut, sur la droite, laisse deviner la présence du centre de rétention. 56 personnes y sont retenues ce mardi 8 janvier. Quatre mois plus tôt, ils étaient 78, la capacité maximum du centre.

La salle d’audience est toute petite. C’est un carré sans fenêtre. D'une fente dans le plafond, un seul rayon de lumière tombe sur le bureau de la juge. Tout est impeccable, un parquet très propre recouvre le sol et les murs, une Marianne veille, tête haute, face à la salle.

« Vous allez retourner en Italie, » annonce la juge du tribunal. Le jeune Erythréen se décompose, mais ne dit toujours rien. Il a refusé l’avocate commise d’office. Par manque de confiance, ou parce qu’il croit qu’il faut payer. Si l’Italie accepte de le « réadmettre », il y sera dans moins de deux semaines. Un cauchemar quand on a payé une fortune pour gagner le nord de l’Europe, et qu’on est si près du but du voyage, la Grande-Bretagne. « J’ai quitté mon pays il y a deux ans. De Lybie, j’ai rejoint l’Italie en bateau. Ma famille à Asmara (Erythrée) et mon oncle qui vit aux Etats-Unis ont payé les 8 000 dollars de mon voyage, » confiait le jeune homme avant l’audience.


Pourquoi vous ne passez pas par la Belgique ?

 

C'est le tour d'un kurde irakien, qui dit avoir 18 ans.

 - « Vous allez retourner en Belgique.
- Je reviendrai.
- Je sais bien que vous reviendrez. Mais pourquoi vous ne passez pas par la Belgique ? ça fait trois fois que vous vous faites arrêter en France. Du port de Zeebruges, il doit bien y avoir un moyen de passer en Angleterre.
- Si vous me montrez le chemin, j’y vais! Tous les passeurs m’ont dit que ça ne marche pas..
- Alors vous allez pouvoir réserver votre chambre
(au centre de rétention, ndlr). Mais vous savez, vos camarades qui sont arrivés en Grande-Bretagne ne veulent pas y rester.
- Je veux travailler là-bas pendant deux ans, après je rentre au pays.
- C’est un rêve.
- Je n’ai pas le choix, que ce soit un rêve ou la réalité, »
conclut le jeune homme. Une pointe d’énervement a remplacé le ton ironique.

Dès qu'un migrant est arrêté dans un pays de l'Union européenne, ses empreintes sont relevées et consignées dans la borne Eurodac, commune à tous les pays. Ce système permet de reconstituer leur parcours, et de le renvoyer dans le premier pays traversé, considéré comme responsable de son entrée en Europe. La menace de renvoi à des milliers de kilomètres poussent certains migrants à effacer leurs empreintes digitales avec de l’acide ou en se brûlant les doigts.

« Quand on les ramène en Belgique, deux heures après ils sont à nouveau là. Et quand ils sont renvoyés en Italie, on leur dit dès qu’ils arrivent « vous avez trois jours pour quitter le territoire, » témoigne Thérèse Willard, la juge des libertés et de la détention, chargée de juger du bien fondé juridique des « mesures d’éloignement » -nom pudique des expulsions- décidées par le préfet. « Ce que je fais ne sert à rien. Ça coûte de l’argent à tout le monde. C’est politique, c’est juste pour faire du chiffre. »

Elle pense pourtant que le tribunal délocalisé, créé par la loi Sarkozy du 26 novembre 2003, répondait à une nécessité « économique et humaine ». Le lieu a été inauguré le 13 juin 2005. Avant cette date, les sans-papiers étaient emmenés jusqu’au bureau du juge des libertés et de la détention au tribunal de Boulogne. Les économies faites sur le transport d’une centaine de personnes par semaine jusqu’à Boulogne (deux heures aller-retour) sont incontestables. Mais Thérèse Willard rappelle aussi que les migrants « devaient attendre là-bas des heures, sans pouvoir boire ni manger. Ici, ils peuvent aller déjeuner dans le centre de rétention tout de suite après l’audience. »

Pour la Cimade (Service oeucuménique d'entraide), la seule association autorisée dans les centres de rétention, ces arguments matériels ne tiennent pas. La délocalisation du tribunal dans le centre de rétention de Coquelles est « beaucoup plus dangereuse pour les sans-papiers » que le transport jusqu’à Boulogne. « La différence, c’est qu’ici il y a une juge unique, alors qu’à Boulogne, les juges changeaient régulièrement, » explique Andry Ramaherimanana, permanent de la Cimade au centre de Coquelles. « Une certaine routine s’installe, en défaveur des personnes retenues. La juge a tendance à prendre toujours les mêmes décisions, » observe Gaëlle Tainmont, sa collègue. A la création du tribunal, de nombreux magistrats et avocats s’étaient élevés contre la délocalisation d’une instance judiciaire dans des locaux du ministère de l’Intérieur. Une promiscuité a priori contraire à l’indépendance de la justice. Plus que de réelles pressions, c’est une certaine tolérance envers les fonctionnaires de police qui sévit à Coquelles. « Si, dans un dossier, il manque le document avertissant le procureur du placement en rétention, la juge laisse le temps aux policiers de le retrouver. A Lille, ça casse la décision » rapporte Gaëlle Tainmont.


"Les cours ont augmenté"


Ce matin-là, neuf migrants passaient devant la juge. D’habitude, ils sont plutôt quinze, parfois 20. Assis sur les quatre ou cinq rangs de chaises face au bureau de la juge, ils ont attendu trois heures que l’audience commence. Le temps que l’avocate commise d’office arrive de Boulogne, discute avec chacun quelques minutes, puis s’entretienne des différents cas avec la juge et le greffier, dans une pièce attenante à la salle d’audience. Il faut aussi attendre les interprètes. Certains n’arrivent qu’à la dernière minute. Mais quand l’audience commence, tout va très vite. En mois d’une heure, les neuf cas ont été examinés, et chaque migrant est retourné dans le centre de rétention, encadré par deux policiers.

« C’est quand la bonne saison pour aller en Inde ? Parce qu’on veut y aller, mais pas pendant la mousson ! En décembre ou janvier, c’est le mieux ? Il n’y a pas de pluie? Vous êtes sûre ? » Thérèse Willard parle de ses prochaines vacances avec l’interprète, pendant que le premier sans-papier indien s’installe en face d'elle.

Elle lui demande combien il a payé son voyage aux passeurs. « 20 000 euros ! Eh ben dis donc, les cours ont augmenté, c’est le prix d’une voiture ! » s’exclame un policier. Ils sont cinq ou six policiers à rester postés près de l’entrée pendant l’audience, des fois que l’un des retenus aurait l’idée de s’échapper. Ils discutent, blaguent et lisent le journal.

« Il faut dire aux passeurs que vous n’avez plus d’argent, et que votre famille en Inde a vendu toutes ses terres, »« Je sais que mes recommandations ne servent à rien, mais je leur dis quand même, ça me fait plaisir, » confie-t-elle après l’audience. conseille la juge aux deux Indiens avec une bienveillance maternelle.

A 13h30, la grille du tribunal se referme. Dans quelques jours, Ahmed le Kurde, Fassad l'Erythréen et Mahmoud l'Afghan devraient s'envoler vers la Belgique, l'Italie et l'Autriche.

Nina Hubinet

 


(Reportage réalisé au tribunal de Coquelles le 8 janvier 2008)


 

Par nina hubinet - Publié dans : Harissa news
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Mardi 15 avril 2008 2 15 /04 /2008 22:09

La France est le seul pays européen où un étranger gravement malade peut obtenir un titre de séjour pour soins. Quelques 24 000 personnes en bénéficient aujourd’hui, mais le gouvernement fragilise le dispositif en freinant les régularisations.

 

« Trop d'avis positifs. » Certains préfets jugent les médecins inspecteurs de santé publique trop cléments dans leur examen des dossiers de régularisation pour soins. Le message, transmis par les directeurs des DDASS (Directions départementales des affaires sanitaires et sociales), a suscité la colère des médecins, qui sont allés s’en plaindre à Roselyne Bachelot le 23 novembre 2007.

La procédure, créée en 1998 par la loi Chevènement, donne le droit aux étrangers gravement malades qui vivent en France d’obtenir un titre de séjour pour se faire soigner. Ce dispositif généreux est une exception française. Il concerne en premier lieu les malades du sida, mais les hépatites chroniques, les maladies cardio-vasculaires ou psychiatriques graves sont aussi des arguments de régularisation. Dans tous les cas, il faut que le pronostic vital du malade soit engagé. « On dit souvent aux gens : “ Vous n’êtes pas assez malades ” ! » confirme Antonietta Marrucchelli, de l’association Santé Charonne, à Paris.

D’autres signes attestent des coups portés au dispositif. Dans le Puy-de-Dôme, trois psychiatres de renom, spécialisés dans la prise en charge des réfugiés, ont eux aussi été jugés trop favorables à leurs patients : le préfet a décidé de ne pas renouveler l’agrément nécessaire pour établir les rapports médicaux sur les étrangers malades.

Une étude du Comede (comité médical pour les exilés) va dans le même sens : 64% des demandes débouchaient sur une régularisation en 2003, et seulement 42% en 2006 (1). Cette baisse se traduit dans les faits : « Un Malien diabétique sous insuline était facilement régularisé il y a quatre ans. Aujourd’hui, le refus est presque automatique à Paris », constate le docteur Olivier Lefèbvre, chargé du suivi médical au Comede. Du coup, de plus en plus de titres de séjour pour soins sont délivrés en appel d’une première décision négative.

Le nombre de personnes malades régularisées a pourtant presque doublé en cinq ans. 6 790 cartes de séjour « étrangers malades » ont été délivrées en 2006, contre 3 414 en 2001(2). Mais cette augmentation ne fait que répercuter une spectaculaire hausse des demandes. Si de plus en plus de personnes se tournent vers cette procédure, c'est « parce que les autres portes se ferment », estime le docteur Lefèbvre. Depuis 2003-2004, les autres titres de séjour sont délivrés avec parcimonie. La baisse la plus spectaculaire concerne le droit d’asile : 7 345 personnes ont obtenu le statut de réfugié en 2006, contre 13 770 en 2005 (3). « Une partie des personnes déboutées du droit d’asile se reportent sur la régularisation pour soins », estime Sylvie Azéma, assistante sociale au Centre de soins de Médecins du Monde à Marseille. Les personnes victimes de persécutions ou tortures font valoir un traumatisme psychiatrique. « Mais les médecins inspecteurs de la DDASS rappellent, à juste titre, que la régularisation pour soins ne doit pas se substituer à l’asile ! » se désole-t-elle.

 

Enfer administratif

 

Face à cet afflux de demandes, les étrangers malades sont d’abord sélectionnés sur leur pugnacité. Le parcours du combattant de l’étranger malade commence, comme toujours, à la préfecture.

Première étape : présenter un papier d’identité (que bien souvent l’étranger n'en possède plus) ; prouver que l'on habite en France depuis un an au moins (un casse-tête lorsqu’on est sans-papier) ; fournir un certificat médical (ce qui n’est pourtant exigé dans aucun texte de loi). Ce n’est que lorsque ces trois conditions préalables sont remplies que l’étranger peut retirer son dossier.

Deuxième étape : le dossier médical doit être rempli par le chef d’un service hospitalier ou un médecin agréé par la préfecture, qui le transmet au médecin inspecteur de la DDASS en province, ou, à Paris, au médecin-chef de la Préfecture de police. Ces derniers rendent un avis, positif ou négatif, sur la régularisation, à partir de l’expertise médicale de leur confrère. Un autre élément, décisif, entre alors en ligne de compte : l’accès aux soins pour la pathologie concernée dans le pays d’origine. Selon le texte de loi, l’étranger reçoit un titre de séjour « sous réserve qu’il ne puisse effectivement bénéficier d’un traitement approprié dans le pays dont il est originaire. » Le préfet décide en dernière instance, sans être lié par l’avis des médecins.

Parmi toutes les embûches de la procédure, la lenteur du traitement des dossiers – quatre mois légalement – atteint des sommets ces derniers mois. « Une jeune femme ivoirienne, malade du VIH, a déposé son dossier de régularisation pour soins en avril 2007 à la sous-préfecture de Palaiseau. Début 2008, elle n’avait toujours pas de nouvelles. En contactant la préfecture de Palaiseau, on a appris qu’ils n’avaient reçu le dossier qu’en juillet 2007, et que pour l’instant ils commençaient seulement à traiter les dossiers reçus en juin », raconte Jeanine Spinazzé, bénévole à la Cimade (Service oecuménique d'entraide)de Massy-Palaiseau.

Le blocage administratif est un moyen peu visible et assez efficace pour limiter l’accès au titre de séjour pour raison médicale. Et tant pis si l’hypocrisie devient un mode de fonctionnement.

Toutes les associations d’aide aux étrangers malades ont constaté l’allongement des délais. « En ce moment, la préfecture des Bouches-du Rhône a sept mois de retard : lorsqu’ils examinent les demandes, les dossiers médicaux sont devenus obsolètes ! » constate Sylvie Azéma, de Médecins du Monde. A la préfecture de Marseille, les guichets sont ouverts aux dossiers de régularisation pour soins qu’une heure par jour depuis juin dernier.

 

Titre de séjour délivré, aussitôt périmé

 

A cause de ces retards monumentaux, la carte de séjour, valable un an, est parfois délivrée deux mois avant la date d’expiration. Il arrive même qu’elle soit déjà périmée lorsque l’étranger la reçoit. Il faut alors tout recommencer : aller à la préfecture, constituer le dossier médical, etc. De quoi jouer avec les nerfs de personnes malades et souvent en grandes difficultés sociales. Pour Sarah Siné, de l’association Act Up, « il y a une volonté claire de l’Etat de précariser les étrangers malades pour qu’ils aient envie de repartir. »

Car durant ces périodes d’attentes, l’étranger est en principe soigné gratuitement grâce à l’aide médicale d’Etat (AME). Mais il ne peut faire valoir aucun droit lié à sa condition de malade. Pas d’allocation adulte handicapé (AAH, 700 euros), ni de place prioritaire sur les listes de logements sociaux, auxquels les malades du sida ont normalement droit. On lui remet un récépissé, une attestation de dépôt, ou une convocation à la préfecture, qui lui permet de ne pas être expulsé. Au mieux, il reçoit une autorisation provisoire de séjour (APS) de trois ou six mois (4). Dans l’immense majorité des cas, il n’a pas le droit de travailler. « Je veux faire quelque chose de ma vie ! J’ai un diplôme d’aide à domicile, mais je reste cloîtrée chez ma sœur, par peur des contrôles », se lamente Mélanie (5), 20 ans, qui habite Paris. Elle est venue d’Afrique à l’âge de 15 ans pour échapper à un mariage forcé. Prise en charge par l’aide sociale à l’enfance, elle a découvert en France sa séropositivité.

Mais même avec le titre de séjour, l’autorisation de travail n’est pas délivrée automatiquement. Beaucoup d’étrangers malades ne peuvent pas compter sur la solidarité familiale et sont contraints de travailler au noir, malgré leur état de santé et les risques de sanctions.

 

Changement d’adresse

 

On peut aussi être menacé d’expulsion sans avoir commis aucun délit. Mélanie est sous le coup d’un avis d’expulsion depuis le 14 septembre. « Le 5 septembre, je me suis rendue à la préfecture pour signaler que j’avais déménagée. Mais l’avis d’expulsion a quand même été envoyé à mon ancienne adresse. Quand je suis retournée à la préfecture en novembre pour savoir où en était mon dossier, j’ai appris que j’étais expulsable, et que la date de recours était dépassée. » Car si les délais de réponse de la préfecture sont interminables, les délais de recours, en revanche, sont impératifs. Le refus de régularisation peut être contesté pendant un mois, et pas un jour de plus.

Et les ennuis ne s’arrêtent pas là. En décembre 2005, lors du dépôt de sa demande, Mélanie connaissait sa pathologie, mais pas l’existence de la régularisation pour soins. Elle avait fait une demande classique pour « vie privée et familiale », parce que son frère et sa sœur habitent en France. « La loi autorise une personne à déposer deux demandes de régularisation en parallèle, mais le personnel de la préfecture a refusé qu’elle dépose sa demande pour soins parce qu’elle n’était pas en possession de la première décision, expédiée à la mauvaise adresse », explique Sarah Siné, d’Act Up. « Je ne dors plus, j’ai peur qu’ils viennent cogner à la porte et me menotter pour m’expulser », confie Mélanie, fébrile. Sur les conseils d’Act Up, elle a fait une demande d’aide juridictionnelle, qui interrompt le dépassement du délais de recours. Elle sera convoquée avant la fin du mois de janvier 2008 à la préfecture pour faire valoir son droit à un titre de séjour pour soins.

Mais sans l’aide d’une association, beaucoup d’étrangers se découragent. « Je suis allé deux fois à la Préfecture pour faire une demande de régularisation pour soins, mais c’était trop compliqué, j’ai laissé tomber », avoue Monsieur B., un Algérien qui a travaillé comme maçon en France pendant 37 ans. Il est venu demander conseil au Centre de soins de Médecins du Monde à Marseille. « Je suis diabétique et cardiaque. Je suis retourné en Algérie il y a trois ans, pour la retraite. Là-bas j’ai fait un infarctus. Du coup je reviens en France une fois par an pour me faire soigner, parce qu'en Algérie il n'y a pas les traitements dont j'ai besoin. » Mais l'ancien maçon doit payer tous ses frais médicaux, malgré toutes ses années de cotisations, car il est considéré comme un sans-papier par l’administration. Il ne reste jamais trois mois sur le territoire, condition nécessaire pour bénéficier de l’aide médicale d’Etat (AME). « Si ce monsieur touche sa retraite en France, il aura droit à la Sécu, » dit-on à la préfecture. Monsieur B. a entamé les démarches pour faire valoir ses droits à la retraite, qui s'élèverait à 250 euros par mois. Il devrait alors avoir accès à la CMU (Couverture maladie universelle).

 

Trithérapie à Bamako

 

Des erreurs de l’administration conduisent ainsi des personnes gravement malades en centre de rétention, et parfois jusqu’à l’expulsion. Pendant que la ministre de la Santé Roselyne Bachelot promet qu’il n’y aura plus de malades expulsés (6), les procédures d’éloignement gagnent en efficacité. « De plus en plus de nos malades se retrouvent en centre de rétention », témoigne Marie Henocque, en charge du pôle santé Cimade-Comede d’Aubervilliers. « Maintenant on les y emmène d’abord, et ensuite on vérifie s’ils sont expulsables. »

Davantage que les cafouillages ou les coups de sang de la machine étatique, c’est le refus du titre de séjour qui est aujourd’hui à l’origine de la plupart des expulsions. Les préfets estiment de plus en plus fréquemment que le malade peut bénéficier des soins nécessaires dans son pays d’origine.

Début 2007, trois malades du sida ont ainsi été renvoyés dans leur pays sur ce motif. Cet été, deux étrangers expulsés pour les mêmes raisons sont finalement revenus en France, grâce à la mobilisation des associations Aides et Act Up. L’un, Comorien, était porteur du VIH ; l’autre, originaire d’Arménie, souffrait d’une hépatite B. « Dans les deux cas, on a jugé qu’ils pouvaient très bien se faire soigner aux Comores et en Arménie », rapporte Caroline Isambert, une militante d’Act Up. « On ne fait pas la différence entre disponibilité des soins et accès aux soins »,On regarde seulement s’il y a un hôpital dans la capitale qui propose le traitement demandé, sans se soucier des moyens financiers de la personne ou de la région où elle habite. La situation sanitaire du pays, décrite par l’OMS et le PNUD, personne n’en tient compte. » Trente « fiches-pays », censées renseigner sur les soins disponibles dans les pays d’origine, ont même été mises à la disposition des médecins-inspecteurs pour « les aider dans leur choix » depuis la fin 2006. « Selon ces fiches, établies par les ambassades sur la base des renseignements qu’ils donnent aux expatriés, on peut se faire soigner de tout partout ! » ironise Olivier Lefèbvre. tempête Olivier Lefèbvre, du Comede. « 

Selon le rapport 2006 de l'Onusida, moins d'un million de patients sur les 24,7 millions de séropositifs d'Afrique subsaharienne bénéficiaient à la fin de l'année 2005 d'un traitement antirétroviral.

Nina Hubinet

 


(Enquête réalisée en décembre 2007)



1. Étude de 2006 portant sur un millier de candidats à la régularisation. « La santé des exilés », rapport d’activité 2006 du Comede.

2. et 3. Chiffres issus du rapport au Parlement de décembre 2007 du Comité interministériel de contrôle de l’immigration.

4. Légalement, on ne peut délivrer plus de deux autorisations provisoires de séjour à un sans-papier. Dans les faits, certains en reçoivent huit d'affilée.

5. Le prénom a été changé.

6. France Inter, 31 décembre 2007.

Par nina hubinet - Publié dans : Harissa news
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Dimanche 9 mars 2008 7 09 /03 /2008 19:26
Le samedi 9 février, à Petite-Synthe, un grand soleil éclaire HLMs, pavillons et carnavaleux...

Photos Pierre Blanc et Nina Hubinet


Par nina hubinet - Publié dans : Harissa news
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Samedi 2 février 2008 6 02 /02 /2008 01:27
En ces temps de crise des vocations, l'Alsace, comme de nombreuses régions
de France, confie ses paroisses de campagne à des prêtres étrangers. Albert
Nouati est l'un deux : venu du Togo, il est curé de la communauté de
paroisses de Westhoffen, dans le Bas-Rhin. Si le premier contact avec la
population n’a pas toujours été évident, son enthousiasme communicatif est
en train de revivifier quelques églises endormies. Rencontre.


Début décembre, à trente kilomètres de Strasbourg. La campagne alsacienne
s'enfonce doucement dans l'hiver. Des corbeaux tournent au-dessus des champs
labourés, les arbres dessinent des ruisseaux d'encre noire dans le ciel. Quelques
décorations de Noël égaient l'entrée d'un village désert. En ce premier dimanche
de l'Avent, la pluie fine et les bourrasques n'incitent pas vraiment à la
promenade.
Pourtant dès 10h, la petite église de Balbronn est pleine. Venus des villages
alentour, les habitants de la communauté de paroisses de Westhoffen - un curé
pour six communes - se sont réunis pour écouter avec émotion leurs enfants lire,
en hésitant un peu, des passages de l'Ancien Testament. Ils préparent leur
première communion, profession de foi ou confirmation. Avec décontraction, le
père Nouati, qui s’occupe des six paroisses rurales depuis deux ans, les réunit
devant l'autel et demande à l’assistance de les applaudir.
Après la messe, chacun vient embrasser le prêtre togolais, qui a revêtu sa belle
chasuble violette de l’Avent. « Salut Albert ! Comment tu vas ? » Son sourire
serein se transforme alors en franche rigolade. « Je suis gelé ! Vous ne trouvez
pas qu'il fait terriblement froid ? » Devant sa grimace effarouchée et ses
claquements de dents, les rires fusent. Après plus de dix ans passés en Alsace,
Albert Nouati joue toujours à l'Africain traumatisé par les frimas du Nord.
Blaguer avec ses ouailles, c’est pour lui comme un prolongement naturel de la
messe. Une bonne humeur à toute épreuve, qui a séduit les habitants de ces
petits villages du Bas-Rhin. « Sa culture africaine, on la sent dans les rapports
humains : il est très simple, naturel, jovial, » juge René, habitant de Wangen.

« Le christianisme, je suis tombé dedans quand j'étais petit, comme Obélix dans
la potion magique ! », déclare Albert en guise d'introduction à sa biographie.
Pour son déjeuner dominical, il prépare un plat togolais – du riz accompagné
d'une sauce aux arachides. « C'est ma tante de Paris qui m'a appris. Je ne savais
même pas faire cuire du riz ! En Afrique, un curé n'a pas besoin de faire la
cuisine, il y a toujours quelqu'un qui lui apporte à manger. » L’image est
idyllique. Mais l’histoire de la vocation d’Albert Nouati n’a pas été un long
fleuve tranquille. Ni même son accueil en Alsace. Un jour, une habitante du
village de Benfeld, la première paroisse où il est affecté, veut lui parler. Elle lui
raconte sa réaction lorsqu'elle a vu les prêtres tout juste
ordonnés au journal télévisé,
deux mois plus tôt : « Benfeld n'a jamais eu de
chance, je suis sûre qu'on va se taper ce Noir, » s’était-elle exclamé. Des propos qu'elle regrettait après-coup.

L’Alsace, un rêve de gosse

Albert Nouati est né en 1964 à Tové, « le premier village où les missionnaires
allemands ont débarqué en 1884 », précise-t-il. Le Togo faisait alors partie de
l'Afrique allemande. Ses grands-parents ont donc appris à parler la langue du
colon en même temps qu'ils ont été évangélisés… par des protestants. Grâce à
un tour de passe-passe de l'histoire, Albert est pourtant devenu prêtre catholique :
à la fin du XIXe siècle, l'Alsace est allemande, et des catholiques alsaciens
débarquent aussi au Togo. « Mes parents sont catholiques, mais la famille est
majoritairement protestante, et on compte aussi des musulmans… ça ne pose
aucun problème,» précise le père Nouati.
L'Alsace, idéalisée à souhait, est présente dans l'imaginaire d'Albert dès
l'origine : « j'ai été baptisé par un missionnaire de Bischoffheim », raconte-t-il,
un village distant de quelques kilomètres de Westhoffen, où il réside
aujourd'hui. D'où ce lien ancien, intime et pourtant abstrait, avec la région. Une
histoire commune qui explique qu'aujourd'hui deux des trois prêtres africains
d'Alsace sont togolais.
Pourtant la vocation du petit Albert n'avait au départ rien à voir avec l'Alsace, ni
avec un quelconque appel divin. « La soutane blanche et la longue barbe du
père missionnaire, c'est ça qui m'intéressait ! » avoue-t-il en riant. Une aura
d’autant plus grande que le missionnaire « distribuait des bonbons et des images
pieuses» aux enfants.
Ce sera donc le petit séminaire, à Agoé. Albert y entre à 14 ans. Contre l'avis de
son père, menuisier, qui aurait préféré qu'il reprenne l'affaire familiale. « C'était
mal vu qu'un enfant aille au séminaire.» Seule sa mère le soutient, et lui donne
régulièrement un peu d'argent. Il rejoint ensuite le grand séminaire à Lomé, la
capitale, où il étudie la philosophie.

Big bang culturel

En 1990, des troubles politiques secouent le Togo, le séminaire est fermé. Albert
Nouati rejoint un oncle à Strasbourg. Il s'inscrit à l'université Marc Bloch, seule
université de théologie publique en France, en vertu du concordat qui lie
l'Alsace au Saint-Siège. «Aujourd’hui il y a une cinquantaine de prêtres
étudiants africains à Strasbourg, » explique le père Musser, vicaire général du
diocèse, qui les prend en charge. « Ils secondent les paroisses, selon leur emploi
du temps. »
Mais une fois à Strasbourg, la vocation d’Albert vacille. « L'ambiance à la fac
de théologie n'était vraiment pas gaie ». Le choc culturel est considérable.
« Lorsque je saluais quelqu'un dans la rue, il ne répondait pas. » Comme les
autres étudiants africains, Albert Nouati accuse le coup : il vient d'un pays où les
églises sont pleines, grouillantes de vie, et il se retrouve dans des paroisses
désertées, où les enfants sont rares. Pour la première fois aussi, il ressent une
méfiance face à sa couleur de peau. « Les vieilles dames serraient leurs sacs à
main contre elles en me croisant dans la rue », se souvient-il, tout en précisant
qu'il habitait le quartier « sensible » du Neuhof. « Je n'étais pas à l'aise. » Il se
tourne alors vers l'ethnologie, et travaille pendant un an sur la danse et
l'expression corporelle : « Je voulais mettre la danse au service de la
catéchèse ! » A la fin de l'année, sa rencontre avec un jeune séminariste
enthousiaste lui redonne le goût de la foi. Albert revient finalement à la
théologie, et décroche son DEA.
Après le séminaire, et un stage d'un an à Mulhouse, Albert est ordonné diacre en
2000, et prêtre en 2001. « Je voulais aller à la campagne. Mes camarades de
promo pensaient que ce n'était pas une bonne idée, que je serais mieux en ville,
où il y a des étrangers. » Mais Albert persiste, et il devient vicaire de la
communauté de paroisses de Benfeld. Son intégration est totale : il joue même
dans une troupe de théâtre alsacien. « J'ai été tout de suite adopté, c'était juste
des personnes à aimer. Quand je suis parti, quatre ans après, tout le monde
pleurait et moi le premier ! » raconte-t-il.

Faire du bruit à l’église

Comment le père Nouati réussit-il à rallier les paroissiens réticents? « Il faut rire
et pleurer avec les gens,» estime-t-il. Une philosophie de l’empathie : le prêtre
africain n’a pas de piédestal, « ce n’est plus un personnage distant et sévère, »
décrit un paroissien qui a connu des ecclésiastes moins blagueurs. L’austérité
des offices a laissé la place aux rythmes du gospel et des djembés, qui pimentent
certaines messes d’Albert et séduisent les plus jeunes.
Pour beaucoup, le grand changement, c'est la disparition du caractère strict de
l'église. « Avant, pour nous, le respect à l'Eglise passait par une attitude figée.
Albert nous a fait comprendre qu'on pouvait chanter, bouger, ou applaudir à
l'église sans être irrespectueux, » se réjouit Martine, de Balbronn. Si quelques
anciens, coutumiers de la messe en latin et en allemand, ont eu du mal à s'habituer
au nouveau style, la plupart des quarantenaires sont ravis. « C'est beaucoup plus
agréable de venir à la messe », résume Nathalie, la maman d'Eloïse, 10 ans, qui
prépare sa première communion. « C'est joyeux, enlevé… On ne voit pas le
temps passer. C'est ce qu'il faut pour que les jeunes reviennent vers la religion.
Avant il n'y avait que les papis et les mamies dans l'église. Là ça vit. » Un
dynamisme qui tient à la jeunesse des prêtres africains. Mais surtout à la culture
du continent noir, qui a su conserver le sens des mots « vivre ensemble ». Une
qualité assez rare pour faire revenir tout un village vers son église.

Nina Hubinet


Portrait réalisé en décembre 2007 au CFJ
Par nina hubinet - Publié dans : Harissa news
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