Spécimens urbains
Il y a aurait plus de 500 000 terrariophiles en France, propriétaires de serpents, tortues, et autres grenouilles. Pourquoi installe-t-on un animal exotique dans son appartement ? Rencontres à La ferme tropicale, animalerie spécialisée dans la vente de ces drôles de bestioles.
Derrière une vitrine, un iguane placide nous toise. La bête, d’une immobilité parfaite, visiblement empaillée, fixe les quelques passants de ce quartier plutôt calme. Un couple de SDF dort sur le trottoir, le bar PMU d’en face draine quelques habitués. Tout à coup, un minuscule mouvement de l’animal nous fait sursauter : la bête est vivante. Un mètre-vingt d’écailles, des pattes garnies de longues griffes et une allure préhistorique pour le moins incongrues dans le treizième arrondissement de Paris.
Une enseigne indique simplement « La ferme tropicale ». Une fois franchie la porte vitrée de la boutique, le choc est d’abord thermique : la température est montée d’une bonne vingtaine de degrés. Un décor de forêt amazonienne entoure les terrariums. En s’approchant des vitres, on finit par déceler la présence d’un petit lézard vert ou d’une tortue mâchouillant sa salade.
« Ici, sept fois sur dix, on refuse de vendre un animal ». Teddy Moncuit, le directeur d’exploitation de cette animalerie pas comme les autres, annonce la couleur. « La vente du vivant est déjà critiquable. Mais dans 90% des animaleries en France, on vend des animaux « Kleenex », comme au supermarché ». Les clients de La ferme tropicale s’engagent au contraire à acquérir un certain nombre de connaissances sur l’animal insolite qu’ils achètent.
Clientèle éclectique
L’odeur peu appétissante de nourriture pour poissons se fait peu à peu oublier, face au ballet immobile de tortues aquatiques juchées les unes sur les autres. « On vend trois animaux par jour en moyenne. Mais la vente de nourriture nous rapporte davantage » continue Teddy. Le lieu reste le point de ralliement des passionnés de la capitale. « Notre exigence vis-à-vis de nos clients, c’est aussi un label qualité, qui crée une relation de confiance » assure Teddy.
Valérie, biologiste de formation, héberge deux charmantes grenouilles dans un studio sous les toits. « Si on chante, le mâle répond par un joli « kwa ». Et quand elles dorment, elles ont un petit sourire, comme ça » dit-elle tout attendrie en mimant les batraciens. Mais elle se reprend tout de suite : « C’est de l’anthropomorphisme, je sais » comme pour s’excuser. Elle est venue acheter des grillons pour nourrir les animaux, qui en ingurgitent une vingtaine tous les trois jours. « J’aime cette idée d’un esprit de la nature présent chez moi» ajoute-t-elle.
D’autres habitués défilent dans la boutique. Une femme élégante d’une cinquantaine d’années, au rouge à lèvres impeccable, salue discrètement Teddy. « Cette dame possède un caméléon dont elle prend grand soin. Le jeune percé de partout avec son serpent, c’est un cliché » prévient Teddy. « J’ai des clients beaufs comme des intellectuels. Ça va du notaire très strict passionné par ses tortues, au petit loubard de banlieue qui chouchoute son boa » décrit-il.
Des amoureux de la nature qui veulent avoir chez eux un animal en captivité, cela peut paraître étrange. Teddy ne nie pas la contradiction. Mais il souligne, sans en faire une justification, que de nombreuses espèces ont pu être sauvées de l’extinction grâce à l’élevage en captivité. « Les grenouilles dendrobates du Surinam ont vu leur habitat détruit en quelques années, elles ont failli disparaître. Aujourd’hui elles se reproduisent, en captivité comme en liberté ». Ces petits amphibiens aux couleurs vives sont en effet à la mode. Stéphane Martin, le directeur du Quai Branly, en possède quelques unes. Eric, 36 ans, est venu repérer les spécimens du magasin. Ce botaniste a l’intention de constituer un élevage. « Ce qui motive, c’est de reconstituer un petit écosystème chez soi, pour en observer l’évolution » explique-t-il. « Ces animaux m’intriguent » renchérit Adriaan, 25 ans, propriétaire de deux serpents et d’un caméléon. « Ils ne se sont pas modifiés depuis des millénaires, ils sont à la fois primitifs et parfaits ».
Beaucoup de clients font part de la même curiosité pour le fonctionnement de la nature. « J’ai capturé ma première couleuvre à 11 ans » raconte Cédric, un des vendeurs du magasin. Tous sont des mordus du reptile, qui, adolescents, ont transformé l’appartement parental en une véritable jungle, avec force pythons, mygales, crocodiles et alligators. Souvent, l’intérêt venait du père, et leur mère était phobique. Pas toujours facile à gérer, mais leur drôle de hobby s’est ensuite transformé en un atout de séduction. « Ce n’est pas courant, donc ça attire l’attention » témoigne Jordy, qui à une époque possédait plus de quinze serpents chez lui. « C’est le comportement des prédateurs qui me plaît, les voir évoluer, se nourrir. Ce sont des bêtes magnifiques. » D’où un attrait pour les serpents venimeux, pourtant interdits à la vente en France, et dont la possession est strictement règlementée. « On ne peut pas comparer un serpent à sonnettes avec un vulgaire boa » estime-t-il. Mais il y a quatre ans, un de ses serpents, un fer de lance du Brésil, l’a mordu au poignet. Expédié à l’hôpital militaire de Percy, il a été sauvé par un sérum de Martinique. « Avec la mode des serpents qui sévit depuis 4-5 ans, de plus en plus de gens se font mordre. C’est un vrai problème » assure-t-il.
Anti-stress
Si la fascination pour la puissance de ces machines prédatrices est une des raisons de l’engouement, beaucoup d’acheteurs se tournent désormais vers des reptiles plus « sympathiques ». « Il a une tête marrante » dit Robin d’un pogona, un lézard australien aux allures de dragon miniature, qui semble le jauger. De plus en plus de gens en achètent pour leurs enfants, parce que « C’est une espèce résistante, qui ne stresse pas » selon Stéphanie, une des vendeuses.
Après avoir été maudit pendant des siècles, le reptile semble donc se populariser grâce aux lézards et autres varans. Mais le contact avec l’animal reste limité : « Un serpent a le quotient intellectuel d’un poisson rouge » rappelle Teddy. Séverine, propriétaire d’un pogona, n’est pas dupe : « Ses attitudes nous font rire, mon mari et moi. Mais lui nous assimile simplement à ses repas».
L’animal joue le plus souvent le rôle d’un anti-stress. « Les regarder, s’en occuper, ça permet de décompresser » témoigne Romuald, un cinquantenaire jovial qui repart avec un sac de vingt-trois rats congelés. Dans sa maison du Loiret, il a consacré un étage entier aux animaux de toutes sortes. «C’est d’abord un anti-stress, puis ça devient une drogue! » avoue-t-il, sous le regard d’un iguane de plus d’un mètre de long, qui porte fièrement une crête punk et les bajoues d’un notable du Second Empire.
Une drogue que les « dealers » ne consomment pas : la plupart des vendeurs du magasin ne possèdent plus d’animaux. « On en voit toute la journée, notre besoin est satisfait » estime Cédric. Teddy confirme, tout en ajoutant : « Finalement, j’ai quand même un problème avec la captivité ». Face à ces animaux qui ont toujours suscité fascination et répulsion, on en n’est pas à un paradoxe près.
Reportage, janvier 2007