Sois belle, mais pas trop

Les Marocaines, qu'elles soient voilées ou non, veulent plus que jamais être «tendance».Tout en jonglant avec les codes sociaux en vigueur.
Vêtue d'un ensemble léopard (tunique et voile), une jeune femme avance fièrement sur les trottoirs du boulevard Mohammed V, à Casa. La foule est dense, seuls quelques regards masculins la suivent un instant, l'air distrait, sans qu'elle n'y prête aucune attention. «Il y a quelques années, l?imprimé léopard était très mal vu, une femme «bien» ne pouvait pas en porter», assure Ilham Benzakour, journaliste au magazine Citadine. Signe d'une certaine évolution des moeurs, le léopard a perdu toute valeur provocante. Même Khadija, une quarantenaire mariée et mère de famille, arbore un voile léopard gris. «J'achète mes foulards chez Chanel, Yves Saint-Laurent ou Dior. A environ 100 euros le voile, ça finit par revenir cher !» sourit-elle, en fouillant dans son sac Louis Vuitton.
Les paradoxes n'embarrassent pas Khadija. «J'ai découvert le véritable islam il y a quelques années. Je me sens mieux aujourd'hui avec le voile, que quand je portais des minijupes à 20 ans», raconte-t-elle. Mariée à un Italien, elle estime néanmoins qu' «une femme doit se faire belle, d'abord pour elle-même et ensuite pour son mari». Elle emmène sa fille de 16 ans se faire épiler, alors que sa mère à elle lui interdisait d'arracher ne serait-ce qu'un poil de ses sourcils avant le mariage.Comme Khadija, de nombreuses Marocaines affichent volontiers leur retour à un certain conservatisme. Mais se faire belle n'est pas pour autant un acte délictueux. «La civilisation actuelle est celle de l'apparence. On doit montrer qu'on a des vêtements de marque, et les filles voilées participent aussi à cette mode,» explique Assia Akesbi, psychiatre. Les marques à tout prix, voici donc le credo de la Marocaine « fashion », qu'elle soit voilée ou non. Depuis quelques années, avec la hausse du pouvoir d'achat, l'engouement pour les griffes s'est démocratisé. « Même une femme de ménage va mettre de l'argent de côté pour s'offrir les chaussures ou la robe qu'elle veut, quitte à payer en cinq fois », assure Ilham Benzakour. Ou à s'acheter un Vuitton... de contrefaçon.
La coquetterie, une question politique
Pour la journaliste de mode, cette coquetterie est moins légère qu'elle en a l'air. « C'est parce qu'aujourd'hui les femmes travaillent qu'elles peuvent faire ces achats. Cette question est en fait très politique », souligne-t-elle. L'engagement royal pour l'émancipation des femmes a eu un rôle moteur dans cette évolution, estime Ilham Benzakour. Mais ce sont les magazines féminins, Femmes du Maroc, Citadines et plus récemment Tendances et Shopping, qui ont « fait l'éducation » des femmes en matière de mode. Les franchises étrangères bon marché ont aussi permis aux Marocaines de rester « in » sans se ruiner. «J'achète presque tout chez Zara, Promod et Stradivarius,» confirme Hind, 24 ans, commerciale chez Dell. Entre le coiffeur, l'épilation, le maquillage et la garde-robe, elle débourse environ 1000 dirhams par mois pour se faire belle.
Quant aux remarques des hommes sur son passage, elle les trouve souvent énervantes, plus rarement flatteuses. La rue reste un terrain miné : « Je m'habille très librement parce que je sais que je me déplace en voiture, » avoue Hind. Sa soeur Fatima-Zora, 18 ans, est étudiante en droit arabe. Grande fan des jeans slim, elle enfile toujours une veste pour aller à pied à l'université, histoire de ne pas se faire « embêter » tous les cinquante mètres par la gent masculine.
Jean moulant, mais pas de bras nus
Et il ne s'agit pas toujours de drague. « Il y a cinq ans, on pouvait porter un débardeur dans la rue sans aucun problème, » raconte Kalthoum, la quarantaine, qui travaille dans une agence de communication. « Mais depuis qu'un homme a dit « Hashuma ! *» à mes soeurs et moi parce qu'on avait les bras nus dans la rue, j'ai le réflexe de prendre une veste. » Alors que dans les années 1970, sa mère portait des mini-jupes sans que ça n'émeuve personne? Le jean moulant est aujourd'hui l'uniforme de la Marocaine, mais on ne croise que très rarement une robe courte dans les rues de Casa et Rabat. L'islamisme est passé par là, et a durablement marqué la société. « Le réinvestissement des valeurs conservatrices est plus identitaire que religieuse, » nuance cependant Myriam Cheikh, anthropologue : « C'est une façade, un réajustement du discours plus que des pratiques. »
Car la généralisation de la mixité reste le mouvement de fond : hommes et femmes se côtoient de plus en plus, au travail comme dans la rue. Les hommes sentent désormais qu'il est ridicule de siffler chaque jeune fille qui passe. Tous continuent d'ausculter du regard, de faire de l'oeil, et certains réprimandent verbalement les demoiselles trop dénudées ou pomponnées. Le symptôme d'un homme déboussolé par l'indépendance croissante, et irréversible, du sexe faible.
Nina Hubinet
*"la honte sur toi!"
Enquête réalisée à Casablanca en octobre 2007, pour le magazine Tel Quel
Photo Maroc-Hebdo
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